Gregory David ROBERTS, Shantaram

Publié par le Avr 4, 2012 dans Blog | 0 commentaire

 

Gregory David ROBERTS, Shantaram


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Présentation de l’éditeur :

Australie, 1980. Le héros s’évade de prison et atterrit sous la fausse identité de Lindsay Ford (dit Lin) dans les rues fourmillantes de Bombay, où il espère disparaître. Il pénètre peu à peu le monde secret de la « ville dorée », où se côtoient prostituées et religieux, soldats et acteurs, mendiants et gangsters. Fugitif sans famille, Lin cherche inlassablement à donner un sens à sa vie, d’abord en improvisant un dispensaire dans un bidonville, puis, à l’échec de celui-ci, en faisant ses premières armes dans la mafia de Bombay. Cette quête le conduira jusqu’à la guerre, à la prison et ses tortures, à une série de trahisons sanglantes, puis à la rédemption, enfin. Mais les clés du destin de Lin se trouvent entre les mains de son mentor, Khader Khan, parrain de la mafia, à la fois criminel, saint et philosophe, et surtout de Karla, femme mystérieuse, belle et dangereuse dont Lin tombe follement amoureux. Ce roman épique nous plonge dans une Inde fascinante et marque l’entrée en littérature d’une voix extraordinaire.

 

L’auteur :

Gregory David Roberts est né en Australie en 1952 sous le nom de Gregory John Peter Smith. À 24 ans, il sombre dans l’addiction à l’héroïne après son divorce et la perte de la garde de sa petite fille. Une série de vols, commis à l’aide d’un faux pistolet, lui vaudront le surnom de « Gentleman Bandit ». Il est condamné en 1978 à dix-neuf ans de prison, s’évade en 1980 et passe dix années en cavale à Bombay. Repris en Allemagne en 1990, puis extradé en Australie, il commence à rédiger Shantaram durant ses six années de détention (dont deux à l’isolement), malgré le fait que les gardiens détruisent par deux fois son manuscrit ! Sorti de prison, après avoir vécu quelques temps à Melbourne, en Allemagne et en France, il retourne finalement s’installer en Inde, à Mumbai, se consacrant à l’écriture, ainsi qu’à sa fondation aidant les plus pauvres privés d’assurance médicale. Shantaram est l’un de ses surnoms indiens, donné par la mère de son meilleur ami, et qui signifie « Homme de paix ».

 

Titre original : Shantaram

 

Année de publication : 2003

 

Premières lignes :

"Il m'a fallu du temps et presque le tour du monde pour apprendre ce que je sais de l'amour et du
destin, et des choix que nous faisons, mais le cœur de tout cela m'a été révélé en un instant, alors que
j'étais enchaîné à un mur et torturé. Je me suis rendu compte, d'une certaine façon, à travers les
hurlements de mon esprit, qu'en dépit de ma vulnérabilité, de mes blessures et de mes chaînes, j'étais
libre : libre de haïr les hommes qui me torturaient, ou de leur pardonner.

 

Extraits :

"Les prisons sont des temples où les diables apprennent à prier."
"Les pires torts causés le sont par des gens qui voulaient changer les choses."
"J'ai maudit le propriétaire des taxis à la fin de notre négociation, en me servant de la malédiction la
plus polie et la plus horrible du monde des affaires en Inde : « Je vous souhaite d'avoir dix filles et
qu'elles fassent toutes un beau mariage."
"Un homme politique, c'est un type qui te promet un pont, même quand il n'y a pas de rivière."
"La patience et la concentration obsessionnelle sont les pierres précieuses que l'on extrait des tunnels
de la solitude en prison."
"Si nous envions quelqu'un pour les bonnes raisons, nous avons fait la moitié du chemin vers la sagesse."
"J'ai senti le parfum des secondes se répandre autour de nous."
"La culpabilité est le manche du couteau que nous employons contre nous-mêmes, et l'amour en est
souvent la lame."
"Je maîtrisais cet art et c'était une des cent façons pour moi d'imiter leur vie et de me glisser dans les
replis de lotus de leur lutte pleine d'amour et d'espoir contre le destin."
"Je fumais à cette époque-là parce que, comme n'importe quelle personne qui fume, je voulais mourir
au moins autant que je voulais vivre."
"Le passé se reflète éternellement entre deux miroirs, le miroir éclatant des mots et des actes, et le
miroir obscur des choses que nous n'avons pas accomplies ou dites."
"Chaque jour, quand vous êtes en cavale, représente la totalité de votre existence. Chaque minute de
liberté est une histoire qui se termine bien."

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Mon avis :

 

J’ai lu plus de 120 livres depuis Shantaram et pourtant, il n’est jamais complètement sorti de ma mémoire. Quant aux ouvrages parvenant à sa hauteur, sur ladite centaine, ils se comptent sur les doigts d’une main. Ce préambule explique à quel point ce roman fut vraiment ma révélation de 2009, roman dont, selon la formule consacrée (et je vous l’accorde, fort éculée), « je ne suis pas sortie indemne » !

Je l’avais pourtant entamé comme bien souvent, c’est-à-dire dans une confortable ignorance de son auteur comme de sa réception critique, si bien que l’on ne peut me soupçonner d’avoir été influencée par autre chose que le talent de l’écrivain et mes propres émotions.

La difficulté est maintenant de parvenir à transcrire sans trahir : donner aux autres envie de lire ce livre, mais sans trop en dire et ne pas me perdre non plus en dithyrambes, sous peine de décevoir les futurs lecteurs, qui s’en seraient fait une trop haute opinion. Je dois également admettre qu’il est nettement plus facile de critiquer (voire d’accabler !) un ouvrage que l’on a détesté, plutôt que d’encenser celui que l’on a adoré…

Tout ceci étant posé, je me lance : roman autobiographique (je reviendrai sur cette appellation), mais aussi roman-fleuve (plus de 900 pages), roman protéiforme, roman picaresque, Shantaram est tellement foisonnant que l’esquisse d’un résumé ne peut lui rendre justice. Disons simplement que le héros, australien, arrive en Inde, à Mumbai (Bombay), après s’être évadé de prison. Tombé sous le charme (voire l’emprise) de cette ville grouillante et tentaculaire, il va y vivre dix ans, se recréant un monde et une famille à travers de nombreuses péripéties et aventures.

L’exploit de l’auteur est d’avoir brillamment réussi à marier pas moins de six grands types de romans : d’amour, d’aventures, de voyage, politique, initiatique et philosophique. Cette plongée (parfois en apnée) extrêmement dépaysante (mot bien faible pour rendre l’étourdissement qui prend le lecteur à la découverte de cet univers) au cœur de l’Inde s’éloigne vite des itinéraires balisés pour touristes et s’attarde sur des lieux nettement moins « glamour » : campagne, prisons, bidonvilles…

Au cours de ses tribulations, le héros, qui se fait appeler Lindsay (ou Lin, ou Linbaba, ou… Shantaram), croisera une multitude de personnages foisonnants et hauts en couleur, à commencer par le sympathique Prabaker, son guide à l’incroyable sourire, sans oublier son mentor et quasi père adoptif Khaderbhai, chef de la mafia locale et néanmoins philosophe, la dangereuse mère maquerelle Madame Zhou et bien sûr, la belle Karla, dont il tombe irrémédiablement amoureux.

Ce qui fait la force de ces personnages, c’est leur constante ambivalence, depuis Lin lui-même, jusqu’à son père spirituel (homme de violence, mais aussi de sagesse et de lumière), en passant par la femme mystérieuse dont il est épris. Une autre constante de ces protagonistes est leur incroyable humanité, qui nous les rend extrêmement attachants.

Seul et étranger à ce pays, à cette ville, à cette langue et à ces coutumes, Lin cherchera à se recréer une famille, à tisser des liens et par-dessus tout, à se pardonner à lui-même en trouvant un sens à sa vie. On pourrait certes lui reprocher parfois une certaine naïveté, mais celle-ci vient contrebalancer une telle noirceur tout autour de lui (où règnent pauvreté, violence et misère), qu’elle en devient au contraire extrêmement précieuse, presque vitale à sa survie.

L’une des choses appréciables dans ce livre tient au profond respect qu’il montre envers les autres cultures, respect qui poussera par exemple le héros à apprendre plusieurs langues et dialectes indiens, ainsi que certaines coutumes. Le lecteur, comme accompagné par Lin, ne se sent jamais voyeur, mais indien comme lui, notamment lorsqu’il en vient à habiter dans le plus grand bidonville de Mumbai, lequel compte plus de 700 000 personnes !

C’est justement l’occasion pour le roman d’aborder certaines scènes d’une violence inouïe, extrêmement bien rendue, à tel point qu’on la vit littéralement au travers de l’auteur. Par ailleurs, la notion d’enfermement est omniprésente dans le livre, avec des épisodes intenses et dramatiques en prison (notamment de torture), mais aussi dans la prison virtuelle qu’est la drogue, avec un récit très dur de sevrage de l’héroïne.

Vous l’aurez compris, cet ouvrage fait passer le lecteur par toute une gamme de violentes émotions : rire, larmes, horreur, réflexion, suspens (même si on l’oublie parfois, le héros est en cavale et on tremble à l’idée qu’il soit repris). Lin, héros fort et fragile, dissimule au monde ses fêlures derrière un physique rude et intimidant, mais nous fait ressentir tous ses doutes, ses failles, ses complexes (comme sa prétendue laideur, face à la beauté de celle qu’il aime), sa culpabilité et ses manques. C’est précisément cette vulnérabilité d’enfant rêveur et naïf dans un corps de brute qui m’a particulièrement touchée et bouleversée à la lecture.

Quant aux thèmes abordés, ceux de la rédemption et de la solitude reviennent très fréquemment, de même bien sûr que l’Inde, véritable personnage à elle toute seule, qui semble synthétiser chaque facette des contradictions de Lin : beauté, humanité, mais aussi violence, cruauté, solitude au sein même de la multitude… Pour reprendre la formule d’un lecteur, Shantaram est un « manuel de survie d’un Montaigne, mâtiné de Mesrine » : je pense que tout est dit !

Outre ces thèmes récurrents, le livre fait également l’éloge de certaines valeurs, parmi lesquelles la patience (dont un prisonnier possède une réelle expérience), l’honnêteté (ce qui peut sembler paradoxal, au vu du passé et du mode de vie du héros), la fidélité à ses amis, l’altruisme, la générosité, l’entraide, l’abnégation, le courage, l’audace, la sagesse, la réflexion, la loyauté et le don de soi.

Pour en finir avec le fond, les seuls petits bémols que je pourrais avancer concernent tout d’abord le terme d' »autobiographie ». Il semble en effet assez incroyable qu’une seule personne puisse connaître autant de vies en une seule, endosser autant de personnages, vivre autant d’aventures. Certes, ici on ne sait pas toujours où s’arrête la réalité et où commence une certaine fiction, mais après avoir refermé le livre, on réalise qu’en fait, ce n’est pas si important. Second et dernier petit reproche : quelques passages philosophiques (notamment dus à Khader Khan) sont peut-être trop appuyés et semblent parfois un peu « plaqués » sur le récit.

Ceci m’amène à aborder à présent le sujet de l’écriture du roman, or, divine surprise, la forme s’avère aussi riche, dense et travaillée que le fond (alliance rare, s’il en est !), avec un sens certain de la formule, de très belles images et une réelle inventivité dans l’écriture (vous pourrez en juger en lisant les extraits cités plus haut).

Le style protéiforme de Gregory David Roberts, à l’image des multiples visages de Lin (tantôt voyou, médecin, trafiquant, magouilleur ou soldat), ne craint pas certaines envolées lyriques, voire même poétiques. Extrêmement bien écrite et très bien traduite, son écriture charme et séduit. Ajoutons à cela un rythme très dynamique faisant que l’on ne s’ennuie jamais, d’autant que de nombreuses péripéties se succèdent sans faiblir.

Grâce à une solide construction, l’histoire reste fluide et cohérente (en dépit des fréquents rebondissements, des personnages pléthoriques et des nombreux changements de lieux), prouvant la maîtrise de l’auteur. N’oublions pas que son manuscrit fut détruit par deux fois en prison, ce qui a sans doute eu une influence déterminante sur le résultat final. Enfin, je tiens à souligner son réel talent pour les descriptions : les personnages, les odeurs, les couleurs, les rues, la ville et ses bidonvilles nous immergent dans un pays fascinant, qui depuis lors est réellement devenu le sien.

Roman envoûtant, dense, riche et profond, Shantaram est certes un « pavé », mais que l’on cherche pourtant à déguster afin de ne pas le finir trop vite, et qui m’a laissée émerveillée (de même qu’un peu anéantie) par tant d’émotions, avec la sensation d’avoir vécu une expérience quasi mystique, en compagnie d’un homme exceptionnel. Je mets donc au défi les futurs lecteurs de cet ouvrage d’enchaîner avec un autre livre juste après avoir lu celui-ci, car tous sembleront bien fades en comparaison !

 

 

Ma note :

 

 

 

 

Dix étoiles (note maximale).

 

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