Marc-Antoine MATHIEU, Les Sous-sols du Révolu

Publié par le Juin 23, 2011 dans Blog | 0 commentaire

 

Marc-Antoine MATHIEU, Les Sous-sols du Révolu

 

 

Présentation de l’éditeur :

Dans un futur indéterminé, à moins qu’il ne s’agisse d’un monde parallèle ou d’une autre dimension de la réalité, Marc-Antoine Mathieu nous entraîne dans les profondeurs du musée, dans les entrailles de l’institution. Nous suivons les pas du Volumeur, chargé de quantifier l’inquantifiable, et de son assistant Léonard. Ils vont arpenter les coulisses du plus grand musée du monde pour en prendre les mesures. Mais peut-on mesurer l’incommensurable ?


L’auteur :

Marc-Antoine Mathieu, 45 ans, vit en Anjou. Après des études aux Beaux-Arts d’Angers, il travaille dans une agence de graphistes-scénographes spécialisée dans la création d’expositions. C’est surtout avec L’Origine, publié en 1990, qu’il se révèle non seulement un graphiste et scénographe hors pair, mais aussi un conteur de talent. Unanimement reconnu par la presse, il obtient le prix du meilleur premier album aux salons d’Audincourt et de Mulhouse, et l’Alph Art du Coup de Cœur à Angoulême l’année suivante.


Année de publication : 2006


Premières lignes :

"Dans le quartier sud de l'ancien centre de la cité, entre le boulevard Réformé et la Petite Fontaine,
s'étale sans vergogne la grande esplanade du Musée. Le Musée du Révolu, c'est ainsi qu'on le
nomme couramment. Mais certains l'appellent "Le Voulu Démesuré". D'autres "L'Œuvre du Muselé"...
ou encore "Le Seul Mou du Rêve"... On dit que tous ces noms sont des anagrammes du véritable nom
du Musée, qui aurait été oublié."


Mon avis :

 

Ayant fait mes études d’histoire de l’art à l’École du Louvre, j’étais à la fois ravie et intriguée lorsque cette bande dessinée m’a été offerte. Ravie parce que le thème semblait a priori fait pour moi, intriguée au vu du titre et lors de la découverte des premières pages.


En effet, l’auteur adopte ici un parti pris assez original : plutôt que de donner à voir, de façon conventionnelle, les œuvres exposées dans ce musée prestigieux qu’est le Révolu (anagramme du Louvre, pour ceux qui n’auraient pas suivi !) , il préfère dévoiler l’envers du décor, la face cachée de l’iceberg, la machinerie complexe qui le fait fonctionner.


Dans les pas d’un Volumeur, personnage mystérieux chargé de recenser, de mesurer et de classifier les activités en sous-sol, le lecteur se voit entraîné, je dirais même plongé, au sein d’un monde obscur et labyrinthique, sorte de ville dans la ville inaccessible au profane et donc réservée aux seuls initiés.


C’est donc avec délices que l’on découvre diverses salles et endroits, tous plus étonnants les uns que les autres, avec ce même sentiment de privilège éprouvé durant mes années d’étude, lorsque des lieux fermés au grand public nous étaient exceptionnellement ouverts.


Dans cette ambiance très particulière, un peu désuète, à la fois étrange et énigmatique, l’auteur fait la part belle à l’imaginaire, voire même à l’absurde. Le Volumeur travaille et les salles défilent, ainsi que le temps, mais à mesure que les années passent, il semble évident qu’il ne viendra jamais à bout de ce travail inhumain, quitte pour lui à mourir à la tâche…


L’auteur semble d’ailleurs, à l’instar de son héros, mettre sciemment son lecteur dans un état de perte de repères spatiaux et temporels : non seulement on ignore à quelle période historique se déroule l’histoire, mais en outre l’ouvrage est scandé par le décompte des jours de travail, le temps avançant par saccades irrégulières, comme pour mieux nous égarer dans les méandres de cette institution tentaculaire.


L’ouvrage est également l’occasion de dépeindre et de rendre hommage à de très nombreux corps de métiers méconnus, sans lesquels aucun musée ne pourrait correctement fonctionner. Ces travailleurs de l’ombre, ces petites mains anonymes nous rappellent que chaque rouage a son importance, même dans une machinerie aussi gigantesque.


Les points centraux sont la quête de l’obstiné Volumeur et son sens du devoir, puisqu’il consume sa vie entière dans cette tâche, qui prend dès lors un caractère presque sacré. Déployant plusieurs niveaux de lecture, on trouve dans cette œuvre un important symbolisme, fait de multiples clins d’œil, qui parleront notamment aux familiers des arcanes de ce musée.


L’auteur semble opposer d’une part le travail scientifique, laborieux et comptable du Volumeur, de l’autre le Révolu, sorte d’incarnation de l’Art, lequel échappe par essence à toute tentative de classification et de rationalisation : protéiforme, démesuré, il ne peut être domestiqué et le combat semble perdu d’avance pour chaque Volumeur, tant leur tâche paraît infinie.


De très nombreux détails sont des références savantes pour qui saura les décrypter, citons par exemple cette astucieuse mise en abyme d’un tableau peint dans un autre tableau, lequel figure dans un troisième, et ainsi de suite. On peut y voir une allusion aux œuvres sur lesquelles l’artiste se représentait lui-même en train de peindre, dans un complexe jeu de reflets. L’un des plus fameux exemples est bien sûr Les Ménines, de Diego Velásquez.


En ce qui concerne la forme de cet ouvrage, c’est-à-dire le dessin, j’ai apprécié la grande maîtrise technique de l’auteur, ainsi que la beauté majestueuse des grandes planches qui ponctuent l’histoire. L’emploi exclusif du noir et blanc contribue à créer cette atmosphère mystérieuse et confère à l’œuvre son intemporalité et son universalité.


Pour conclure, déroutante au premier abord de par son manque relatif de réelle intrigue et de dialogues, cette bande dessinée se révèle bien plus subtile et complexe qu’il n’y paraît. Je vous engage à donc vous laisser entraîner dans ses profondeurs sans résister, le voyage en vaut la peine…

 

Ma note :

 


 

 

    Sept étoiles (sur dix).

 

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